Les clés d’un nouvel enseignement
Howard Gardner s’intéresse à l’évolution des démarches éducatives et à l’avenir de l’éducation.

Professeur en cognition et en éducation à l’Harvard Graduate School of Education, Howard Gardner figure parmi les théoriciens de l’éducation les plus influents au monde. Au cours des 20 dernières années, sa théorie des intelligences multiples, selon laquelle chaque individu possède diverses intelligences dans différents domaines, s’est largement imposée dans l’éducation. Cette théorie révolutionne les attitudes par rapport à l’apprentissage, notamment en ce qui concerne la plus grande personnalisation du programme d’études, des instructions et de l’évaluation ainsi que l’étude de la nature des efforts interdisciplinaires au sein de l’éducation. Il a été nommé docteur honoris causa dans 21 facultés et universités.
For many years I have been an IB fan. It has taken seriously more of the issues in the world of today (and tomorrow), and has been less influenced by fads, and the test-taking obsessions of ministers of education, than any organization of its size
En 2005, les magazines Foreign Policy et Prospect l’ont désigné comme l’un des 100 intellectuels les plus influents au monde.
Il explique à IB World pourquoi l’éducation intègre un apprentissage plus centré sur l’individu et pourquoi les enseignants doivent adopter de nouvelles techniques en classe pour ne pas se laisser dépasser dans un domaine en constante évolution.
IB World – Pourquoi est-il important que les établissements transforment leur manière d’aborder l’apprentissage plutôt que de continuer à dispenser leurs cours de façon magistrale avec la craie et le tableau noir ?
Howard Gardner – Les vieilles habitudes ont la vie dure. La plupart d’entre nous continuent de reproduire le modèle d’enseignement qu’ils ont reçu. Il est vrai que le cours magistral se prête encore à certains contextes et objectifs. Mais les nouveaux supports multimédia, ainsi que les nombreux documents faisant état des limites de l’apprentissage par l’écoute et la prise de note, ont démontré qu’il était temps de changer notre regard sur le programme et la pédagogie.
Prenons deux exemples : nous savons que chaque individu possède des capacités d’apprentissage qui lui sont propres. Il n’est donc pas très logique de proposer les mêmes méthodes d’enseignement et le même rythme à tous. Les nouveaux supports multimédia permettent de dispenser un enseignement beaucoup plus centré sur l’individu.
Nous savons par ailleurs qu’avant même de démarrer l’école, chaque individu a déjà adopté des théories et de fausses idées solidement ancrées. Jusqu’à présent celles-ci n’ont, pour la plupart, pas été prises en considération. Rien n’est donc mis en œuvre pour contrecarrer ces idées reçues.
Nous devons tenir compte des idées que les élèves ont élaborées avant de recevoir un enseignement formel et leur prouver en quoi celles-ci sont inappropriées. Il faut pour cela recourir à des méthodes d’enseignement, des programmes d’études et des méthodes d’évaluation différents. L’approche que nous avons développée au cours des 20 dernières années dans le cadre du Projet Zéro mené à Harvard, intitulée Teaching for Understanding (Enseigner pour faire comprendre) vise à répondre à ces besoins et à s’adapter aux nouvelles réalités.
IB – Pourquoi devrions-nous nous sentir plus concernés par les styles d’apprentissage aujourd’hui ?
HG – Je me méfie de l’approche qui met en jeu des « styles ». Ma théorie sur les intelligences multiples prend un autre chemin. Je ne pense pas qu’on puisse comparer l’intelligence globale des individus à un ordinateur multifonctions. Au contraire, je suis convaincu que nous avons tous à notre actif un ensemble de potentiels et de capacités relativement autonomes.
Chacun d’entre nous dispose d’une intelligence verbo-linguistique, musicale, spatiale, corporelle/kinesthésique, logico-mathématique, interpersonnelle et naturaliste. Mais nous les maîtrisons et les utilisons tous de manière différente. L’enseignement efficace reconnaît ces différents profils et cherche à les solliciter de deux façons : 1) en personnalisant autant que possible les instructions et 2) en enseignant des concepts en utilisant plusieurs formes de représentation, ce qui permet de s’adresser à plusieurs de ces intelligences simultanément ou successivement. Ces approches permettent de toucher plus d’élèves. Par ailleurs, les élèves prennent peu à peu conscience qu’à partir du moment où on comprend vraiment une chose, il existe de multiples façons de l’aborder ou d’y réfléchir.
IB – Quels sont les ingrédients d’un système éducatif idéal ?
HG – Il n’existe pas un seul système éducatif idéal. J’ai moi-même des enfants et petits-enfants. Chacun d’eux aurait pu bénéficier d’un système éducatif différent. En fait, lorsque les parents ont le choix entre plusieurs établissements, le plus important est de décider celui qui convient le mieux à leur enfant. Par ailleurs, il revient aux parents d’offrir à l’enfant ce que l’établissement n’est pas en mesure de proposer, que ce soit la découverte de l’art, de la religion, du service communautaire ou des modèles de travail (et même les loisirs).
Dans mon livre, The Disciplined Mind, je préconise qu’à la fin de l’enseignement secondaire, les élèves devraient maîtriser les concepts littéraires de base, les principales pensées (notamment la pensée scientifique, mathématique, historique et artistique) et avoir développé un sens de l’éthique. Les enseignants jouent un rôle essentiel dans chacun de ces domaines, mais l’équipe de direction, les parents et les communautés qui entourent les enfants ont eux-aussi des obligations.
IB – La théorie des intelligences multiples provoque un changement d’attitude au sein des établissements qui élargissent l’accès à une éducation « ordinaire » à des élèves de tous niveaux. Comment pouvez-vous expliquer un tel changement ?
HG – La théorie des intelligences multiples repose sur la façon dont la pensée est organisée et dont elle a évolué au cours du millénaire. Les spécialistes de la pensée humaine jugeront de la valeur de cette théorie. Les éducateurs du monde entier se sont appuyés sur ces idées à des fins diverses. Il ne fait aucun doute que les approches basées sur les intelligences multiples conviennent mieux aux élèves ayant des difficultés d’apprentissage. Dans la plupart des cas, elles favorisent l’intégration d’un plus large éventail d’élèves dans l’éducation en milieu ordinaire. Mais je suis loin d’être un expert en matière de différences et de difficultés d’apprentissage et je préfère éviter les affirmations génériques en disant que l’éducation en milieu ordinaire est ce qu’il y a de mieux. Comme pour beaucoup de choses dans la vie, cela dépend des cas.
IB – Que peuvent apporter les intelligences multiples aux établissements et aux éducateurs pour l’enseignement en classe et la préparation du programme ou d’une leçon ?
HG – Tout ce qui vaut la peine d’être enseigné peut l’être de nombreuses façons. Ainsi, l’utilisation de nombreuses formes de représentation et de présentation permet de s’adresser à un nombre plus important d’élèves. Penser qu’il n’existe qu’une seule façon d’enseigner quelque-chose trahit les limites de votre compréhension et de votre répertoire d’enseignement. Il est intéressant de consulter d’autres éducateurs ou de lire des ouvrages traitant des instructions différenciées pour apprendre d’autres façons de présenter des concepts importants.
IB – Comment les enseignants peuvent-ils s’assurer que cette méthode n’est pas employée aux dépends d’autres élèves, notamment les élèves discrets et dociles qui font tout simplement ce qui leur est demandé ?
HG – Naturellement, il est plus facile de personnaliser l’éducation pour une classe de 10 élèves que pour une de 40. Mais c’est à l’enseignant consciencieux de trouver le moyen de s’adresser à chacun de ses élèves, même dans une grande classe hétérogène. Proposer des exercices variés, faire preuve d’ingéniosité dans l’utilisation des ressources, demander aux élèves d’enseigner aux autres, solliciter le soutien des élèves plus âgés ou des parents sont des façons de varier la pédagogie et le programme.
Ceci dit, l’enseignant doit assumer toutes ses responsabilités. Ignorer l’élève moyen comme concentrer toute l’attention sur l’élève doué ou l’élève atteint d’une profonde déficience physique sont autant de manque de professionnalisme. Les enseignants sont des professionnels et ils sont amenés à faire des choix aussi difficiles que dans d’autres professions où l’autonomie occupe une place importante.
IB – Quels sont les avantages d’un programme « centré sur l’individu » pour l’élève ?
HG – Tous ceux qui ont déjà été frustrés par les méthodes d’enseignement actuelles, et qui n’ont pu s’en sortir que lorsque les éléments leur étaient présentés de façon différente, comprennent la nécessité de personnaliser l’enseignement. Seuls les élèves et les parents ayant la chance de disposer des capacités qui « collent » à celles demandées par le système existant ne voient pas l’intérêt d’un enseignement personnalisé.
J’ai rencontré des dizaines de personnes qui ont tourné ma théorie des intelligences multiples et l’apprentissage personnalisé en ridicule. Ces mêmes personnes, après avoir été confrontées de près ou de loin à une impasse scolaire, ont adhéré à ma théorie instantanément.
IB – En règle générale, à quel âge peut-on observer les points forts et les points faibles des enfants dans les différents types d’intelligence ?
HG – Les différences dans les potentiels intellectuels peuvent être découvertes au cours des premières années, voire des premiers mois, de la vie. Il ne fait aucun doute qu’à l’âge de trois ou quatre ans, ces différences apparaissent clairement. Cependant, il n’est pas justifié, sous prétexte de trouver des différences, de recourir à des technologies coûteuses pour les documenter sauf lorsqu’il existe une raison valable – par exemple dans le cas d’un enfant présentant des difficultés d’apprentissage dont on souhaite comprendre les raisons et trouver une solution pour y remédier.
IB – Comment les enseignants peuvent-ils identifier les différentes intelligences d’un élève ?
HG – Je ne suis pas un adepte de l’identification psychométrique des intelligences multiples. En règle générale, il suffit d’observer attentivement l’enfant lorsqu’il est confronté à différentes tâches. Il existe de nombreuses façons d’évaluer les intelligences de manière quantitative, mais il faut garder à l’esprit trois choses essentielles :
- les intelligences multiples constituent un moyen pratique de regrouper les capacités de l’être humain. Elles ne sont pas figées et évoluent avec le temps ;
- aimer une matière et être doué pour cette matière sont deux choses différentes. Une personne peut aimer la musique sans être particulièrement doué, et inversement. Les intelligences multiples relèvent des capacités computationnelles, et non des prédilections personnelles ;
- les individus ont souvent du mal à discerner les capacités/lacunes de leur propre profil. Il est important de recouper les informations – c’est-à-dire d’établir le profil intellectuel d’un élève en s’appuyant sur plusieurs perspectives et sources d’informations.
IB – Dans le monde d’aujourd’hui, on semble demander à l’enseignant d’être à la fois éducateur, psychologue et assistant social. Pourquoi ne pas simplement le laisser se concentrer sur son rôle principal, à savoir la transmission des connaissances ?
HG – Les enseignants sont le dernier rempart pour de nombreux enfants qui ne trouvent pas le soutien nécessaire chez eux ou dans leur communauté. Si les enfants ne bénéficient pas de ce soutien, il incombe aux établissements et aux enseignants de combler ce manque, sans quoi leurs principales missions d’éducation sont un échec. Si un enseignant ne souhaite pas avoir ce rôle de dernier recours, c’est que ce métier n’est pas fait pour lui.
IB – Que pensez-vous de la pédagogie de l’IB ? Trouvez-vous qu’elle illustre votre propre théorie ?
HG – Cela fait de nombreuses années que je soutiens l’IB. Plus que toute autre organisation de son envergure, l’IB se préoccupe des problèmes du monde d’aujourd’hui (et de demain) au lieu de se laisser influencer par les problèmes à la mode et l’obsession des ministères de l’éducation concernant les examens. La mise en œuvre de programmes distincts pour les cycles primaires et secondaires est également une excellente mesure, et je salue l’introduction des arts comme des disciplines dignes d’être étudiées sérieusement. Le cours de théorie de la connaissance reflète parfaitement l’importance accordée aujourd’hui aux capacités métacognitives et à la nécessité de la pensée synthétique qui englobent des disciplines distinctes et des points de vue contradictoires.
Pour en savoir plus sur les travaux de Howard Gardner, consultez le site www.howardgardner.com (en anglais). Son nouvel ouvrage, Five Minds for the Future (aux éditions Harvard Business School Press), expose sa réflexion sur l’avenir de l’éducation.
Apprendre à l’IB
Jenny Reed, coordonnatrice à l’IB pour les besoins éducationnels spéciaux, explique en quoi les programmes de recherche menés par Howard Gardner influencent la manière dont l’IB évolue:
« Howard Gardner nous a aidés à changer notre regard sur l’apprentissage et nos méthodes d’apprentissage. La place qu’accorde l’IB à l’accès et l’équité est aujourd’hui beaucoup plus importante qu’elle ne l’était par le passé. Nous reconnaissons que tous les élèves ont des points forts et des points faibles, et que ceux-ci doivent être considérés en suivant une stratégie pour permettre aux élèves d’atteindre leur potentiel.
Les programmes de l’IB sont centrés sur l’élève, et pas seulement sur l’intellect. Les pressions qui pèsent sur les élèves aujourd’hui ne sont plus seulement d’ordre scolaire, et les établissements doivent tenir compte de ce facteur. Les enseignants ont conscience de l’impact que peut avoir le bien-être social et émotionnel sur l’apprentissage. Ils souhaitent renforcer leurs propres connaissances afin de créer un environnement sain et sûr qui favorise le travail et l’apprentissage de tous.
Les recherches menées par Howard Gardner appuient l’idée qu’il est nécessaire de varier le programme d’études afin de tenir compte des divers styles d’apprentissage dans chaque classe pour éviter de restreindre le potentiel de chaque élève.
L’évolution en matière de besoins éducationnels spéciaux concerne l’intégration de ces besoins dans le programme d’études principal, une initiative que l’IB soutient. Nous prenons de plus en plus conscience que les élèves ayant des besoins éducationnels spéciaux peuvent parfaitement accéder au Programme du diplôme de l’IB et que le recours à la technologie et à des dispositions spéciales pour les examens peut les aider à atteindre leurs objectifs.
Les améliorations qui seront apportées à l’avenir favoriseront davantage ces opportunités. Le plus stimulant, c’est que l’IB se soit engagé dans une réflexion et cherche à s’adapter aux changements qui s’imposent pour l’éducation au XXIe siècle. »
